de(s)generations 26

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DE26-P



Auteurs : Jean-Marc Cerino, Alexandre Costanzo, Daniel Costanzo, Camille Fallen, Michel Gaillot, Jean-Baptiste Sauvage, Xavier Vert

 

 

D’abord, il y a longtemps, les dieux sont partis. Plus tard, Dieu est mort. "Nous", athées, le saurions. Notre athéisme s’abreuverait tout entier à ce savoir. Forts de cet adieu aux dieux et à Dieu, le désir qui anime ce numéro n’est pourtant pas de retourner sur les lieux de la vacance ou du crime pour y retrouver la trace de ce que nous aurions perdu. L’idée était plutôt de mener une enquête. À savoir : pour "nous", qui sommes par "principe" athées, que reste-t-il aujourd’hui de la foi ? Toute forme de foi a-t-elle disparu en même temps que le(s) dieu(x) ou bien avons-nous gardé une foi sans foi en dieu(x) : une foi en l’autre, la vie, l’art, l’amitié, l’amour, la révolution, l’avenir, etc. ? Le mot foi fait-il encore sens dans et pour nos existences, la foi nous est-elle encore sensible ? Comme Jean-Luc Nancy en a indiqué la pensée et la pratique avec d’autres vocables hérités des religions (l’adoration, la prière, etc.), nous avons donc commencé notre enquête à partir du terme foi déconstruit, c’est-à-dire évidé de(s) dieu(x) jusqu’à ce que n’en reste plus qu’une coquille vide, ouverte sur "rien" : un rien à entendre autrement que le rien du nihilisme et que celui de la théologie négative. Considérant néanmoins que la déconstruction du terme "foi" ne suffirait peut-être pas et que, pour lever tout malentendu ou toute ambiguïté, il nous faudrait finalement le rejeter, nous nous sommes aussi demandé si, à l’issue d’un tel rejet, nous pourrions en déduire que la chose, ou son analogue, c’est-à-dire ce que nous appelions provisoirement "une foi sans foi en dieu(x)", s’en serait nécessairement allée. Nous tournions ainsi autour de cette énigmatique "foi sans foi en dieu(x)" comme autour d’un certain mode d’être au monde capable, peut-être, de nous transir encore. Mais une foi sans foi en dieu(x), est-elle possible, réelle ou désirable ?
D’un côté, en vue de savoir, nous abordons le monde comme depuis un dehors transcendant qui nous en excepte. Le tenant à distance, nous en éradiquons la pulpe sensible et la communauté d’existence. De là, nous l’objectivons, l’analysons et le disséquons pour que n’en subsiste plus que l’éclat du savoir rationnel. D’un autre côté, nous sommes au monde comme dans l’élément sans cesse renouvelé d’une existence immanente, intempestive, mouvante, imprévisible, aventurée. "Foi" peut-il alors être le nom de l’élan, du souffle, de l’attention et, finalement, de la confiance que nous ressentons lorsque notre existence s’accorde intimement avec l’immanence de tout ce qui est, de tout ce qui existe avec nous ? Peut-on appeler "foi" ce qui advient et se manifeste alors comme cette petite musique un peu lointaine, cette pulsation à peine perceptible mais peut-être toujours présente ou pressentie ? Comme la caresse d’un tutoiement confiant, baignant soudain à fleur d’existence tous les êtres présents et absents, connus et inconnus, les liant par-delà bien et mal sans en réduire ni l’écart, ni l’altérité abyssale ? Une foi comme un "nous" musical et sonore jusque dans son silence ? Nous, animaux, brins d’herbe, plantes, pierres, ciel, vent, soleil, terre, univers, toi, moi, foi ?
Ces questions ont à voir avec la manière dont nous avons abordé le numéro. En effet, ce n’est pas un hasard si dans Au-delà ici même, poètes, artistes et écrivains sont sans doute plus nombreux qu’à l’ordi-naire et si Nancy et Manchev sont de puissants penseurs du sensible. Sans doute avons-nous pensé et pressenti qu’ils sauraient quelque chose de cette "foi", de ce liant, dont nous ignorions si, hors de toute religion, il devait être pensé de façon existentielle, esthétique, éthique, politique ou bien encore en deçà de toutes ces catégories. Dans tous les cas, leurs approches sensibles et pensantes dessineraient autour du mot foi ou de son absence la cartographie d’un nouveau paysage à parcourir : au-delà ici même. Bien entendu, certains, depuis longtemps – ou toujours – s’étaient passé de l’usage de ce terme. Entendaient-ils alors autrement et sous d’autres mots ce que nous voulions cerner ici, pouvaient-ils admettre de lui en substituer un autre – par exemple, celui de confiance –, ou bien estimaient-ils qu’il fallait s’émanciper de tous les champs lexicaux liés à la foi, à la fiance, au crédit ou à la croyance ?
À cette question, Jean-Luc Nancy nous avait donné une première réponse ou approche : La confiance, écrit-il en effet, "implique une ignorance et un risque. La foi s’oppose à la croyance qui est un savoir faible. La foi n’a rien à voir avec un savoir, tout avec une énergie : on s’appuie sur ou on s’engage dans de l’inconnu". Appui ou engagement dans de l’inconnu, énergie qui s’enlève sur un fond de non-savoir, poussée qui fait avancer dans le noir et marcher comme au-dessus du vide de l’existence, voici, dans le fond, ce qui nous intéressait ici avec le mot foi. Une énergie qui ne vient de rien de déterminable, c’est-à-dire aussi, une énergie qui, proprement, vient de rien : poussée ou création ex nihilo, pour le dire encore comme Jean-Luc Nancy. Mais alors, toute émancipation ouvre-t-elle une foi en l’inconnu ou bien est-ce un savoir de l’inconnu qui, comme une docte ignorance, est ouvert par l’émancipation ?
Nous fallait-il trouver un tout autre terme pour dire ce qui relève d’un engagement dans de l’inconnu ou bien, devions-nous renoncer, avec le terme "foi", à cet engagement ? Posé ainsi, le problème paraît d’avance biaisé. Refuser de s’engager dans de l’inconnu, n’accepter, donc, que le connu, c’est-à-dire ce qui, prévisible et programmable, ferait l’objet d’un savoir, ce serait refuser – comme si c’était possible – ce que l’existence a d’aventureux, d’imprévisible, d’intempestif, d’inouï : l’ouvert à tous les possibles ou bien encore, pour reprendre un terme utilisé par Jean-Christophe Bailly, au mystère. Mais alors, si en plein cœur de l’immanence, nous nous entendons ici même pour penser l’ouverture de notre finitude à de l’inconnu au-delà du savoir, doit-on encore appeler "foi" la disposition qui nous ouvre sur cet inconnu et nous jette vers lui ? La foi est-elle nécessairement d’essence religieuse ou bien est-ce la religion qui s’est saisie de cette énergie pour se l’approprier sous ce terme ?

 

Jean-Marc Cerino et Camille Fallen

 

 

Sommaire

Jean-Luc Nancy : Ni foi ni savoir
Boyan Manchev : Exister, persister
Michel Deguy : Athéismes
George Oppen : Un récit
Jean-Christophe Bailly : L’observance, entretien avec Jean-Marc Cerino, Camille Fallen, Philippe Roux
Isabelle Lassignardie & Nina Léger : Les convalescents traversent (ils) les périls

Iconographie :
Jan Barcentewicz
Miroslav Farkas
Maïder Fortuné



Langue : français
Date de publication : décembre 2016
Format : 14,8 x 21 cm
Nb de pages : 96
Poids : 144 g
ISBN : 978-2-35575-267-4
ISSN : 1778-0845